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Chiens d’avalanche

Une truffe qui vaut de l'or

 
Maillon ô combien indispensable dans la longue chaîne du secours en avalanche, les équipes cynophiles sont au premier rang lorsqu'il s'agit de partir en mission de recherche. La rapidité du chien est irremplaçable. A titre d'exemple : un fidèle toutou met à peine 20 minutes pour parcourir et sonder "à la truffe" un hectare (soit deux terrains de football). Pour en faire autant, une vague de 15 personnes effectuant un sondage serré (sur des carrés de 30 cm sur 30) a besoin de 20 heures ... Y’a pas photo !

Par Cathy Trograncic
(2001-2002)
Droits de reproduction et de diffusion réservés.

Photo : Thomas Dulac

  Rangez au placard vos images d’Épinal faisant de l'imposant Saint-Bernard l’archétype du sauveteur canin. Certes ce mastodonte a souvent donné un coup de pouce - … et de gnôle - à des randonneurs égarés. Mais les chances de le voir crapahuter sur une avalanche sont quasi nulles, sa corpulence étant considérée comme un handicap pour cette mission d’urgence qui requiert une mobilité optimale. - « Il n’y a pas de sélection par la race proprement dite », reconnaît Bernadette Chavasse, chargée de formation à l’ANENA (l’Association Nationale pour l’Etude de la Neige et des Avalanches), « mais nous avons des critères éliminatoires comme l'âge (les candidats ont entre 12 mois et quatre ans), le gabarit ou encore la longueur des poils - trop longs, ils peuvent être gênants pour évoluer dans la neige. Ces derniers temps, les boarder-collies arrivent en force mais les bergers allemands restent les plus prisés. Les labradors sont aujourd'hui en perte de vitesse. Quant au reste des troupes, il comprend des malinois, des golden-retrievers ainsi que quelques autres individus (bouvier bernois, hovawart, flat-coated retriever, etc.) »

Pas de chiennes !
Si les données raciales n’entrent pas en ligne de compte, une autre sélection - par le sexe - s’opère bel et bien. Depuis novembre ’98, les femelles ont en effet été officiellement écartées du staff canin alpin. Motif : elles risquaient de semer une belle pagaille parmi la gent masculine - la chair est faible, même chez les canidés … - Hormis cette petite « déficience » instinctive, tous les mâles diplômés affichent moult qualités. Ils se distinguent par leur sociabilité – nécessité de pouvoir collaborer en toute quiétude avec d’autres collègues sans risque de bagarre- leur obéissance, leur rapidité de déplacement, la stabilité de leur caractère et surtout, la qualité de leur flair. Tous ces chercheurs ont une truffe qui vaut de l’or (voir note *), à condition de pouvoir la maîtriser et d’en tirer la quintessence. Pour comprendre comment fonctionne l’odorat du meilleur ami de l’homme, il faut s’imaginer que chaque odeur est, pour lui, comme un fil de laine d’une couleur différente. Il peut ainsi sans problème faire le distinguo entre les effluves qui se trouvent à la surface de la neige (celles des sondeurs et des secouristes par exemple) et celles des éventuelles victimes, qui montent de la coulée.

Quelle formation ?
Le « savoir-flair » est inculqué aux chiots dès leur plus jeune âge. Première étape : la préformation, qui se déroule au niveau de chaque département, au cours de l’automne, donc hors neige. « Nous nous focalisons sur la socialisation de l'animal », souligne Jean-François Fossati, éducateur canin. « Nous contrôlons les acquis en matière d’obéissance et d'attachement au maître. A l'issue d'une première volée d'exercices répartis sur cinq demi-journées, le chien doit être capable d'effectuer une recherche à l'insu sur une personne inconnue dans n'importe quelles conditions. » Les « reçus » ont alors le droit de suivre le stage officiel; lequel débouche sur le « Brevet National de Maître-chien d’Avalanche » (instauré par le décret du 4 janvier 1977). Son prix est d’environ 1.500 €. Une quinzaine d’équipes cynophiles – exception faite des gendarmes et des CRS qui forment leurs tandems en interne- s’y présentent en moyenne chaque année, prêtes à se soumettre dix-sept jours durant à un programme intensif. « A chaque étape correspond un objectif bien précis comme par exemple des localisations de victimes à l'insu (NDLR : les personnes sont ensevelies avant l’arrivée du chien sur le terrain) », détaille Bernadette Chavasse. « Chaque fin de semaine, nous procédons à une évaluation afin de ne retenir que les meilleurs éléments qui terminent alors leur instruction par des journées opérationnelles au cours desquelles plusieurs équipes travaillent en simultané. »

Les deux font la paire
Mais la formation du toutou n’est pas tout. Son maître doit, lui aussi, se plier à certaines règles. Brevet de secouriste en poche, il doit connaître la montagne et être à même de la pratiquer dans n’importe quelles conditions, à la montée comme à la descente, … sécurité oblige. Il doit assumer son tour de garde durant la période hivernale et pouvoir rejoindre rapidement les lieux d’intervention. Autant de raisons qui font que la majorité des maîtres-chiens civils (80/90%) sont des pisteurs, le reste comprenant des moniteurs de ski, des conducteurs de remontées mécaniques, des gardiens de refuges et des pompiers. Aujourd’hui, l’Hexagone compte quelque 130 équipes cynophiles réparties dans tous les départements montagneux : une vingtaine chez les CRS, autant dans les pelotons de gendarmerie et le solde pour la sécurité civile.

Au cours de son long apprentissage, le maître-chien peaufine sa connaissance canine. « On lui apprend à observer son animal », précise Christophe André, président de l'Association des Maîtres-Chiens d'Avalanche de la Haute Vallée de l'Arve . « Il doit comprendre son comportement sur une avalanche de façon à pouvoir le conduire, lui donner des informations, le diriger sur des zones préférentielles. Si on n'arrive pas à lui donner des indices par la voix, le regard, les gestes, il risque de faire n'importe quoi. » Une fois la paire au diapason, reste à entretenir et à parachever cet acquis au fil des ans. D'où les recyclages officiels obligatoires auxquels l'équipe se soumet une fois par mois, d’octobre à mai, sans oublier les exercices réguliers effectués à la maison sous forme de récréation. Durant la belle saison, le brave « pépère» a droit, lui aussi, à quelques vacances mais il reste susceptible d’être appelé occasionnellement à la suite de coulées estivales ou autres chutes de sérac. En précisant qu’un chien d’avalanche (tout comme les autres chiens de travail - décombres, sauvetage en mer,… -) ne part jamais en opération sans son maître. C’est à deux qu'ils décrochent leur diplôme, à deux qu'ils participent aux divers entraînements et bien sûr à deux qu'ils vont au turbin. Pas question d'exploser un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le duo est cimenté par une complicité et une confiance mutuelles et surtout, par ce véritable amour que voue le chien à son maître. « C'est pour lui qu'il fait ce boulot, pour lui rendre service, lui faire plaisir et aussi se faire plaisir, comme dans un jeu », souligne le maître de Rasta, premier hovawart (une race originaire d’Allemagne) breveté en France.

Souvent trop tard
Parler de journée type est totalement inopportun dans la mesure où le staff cynophile peut très bien se croiser « les pattes » des semaines entières et ensuite enchaîner mission sur mission. Que ce soit à l’occasion de coulées accidentelles, provoquées par des pratiquants ou d’avalanches exceptionnelles, comme celle de Montroc (voir note *). L’enjeu de ces recherches est toujours capital : sauver des vies humaines. - « La saison dernière (1er octobre 2001 - 30 septembre 2002), nous avons recensé 39 accidents avalancheux avec à la clé, 35 personnes ensevelies », précise Frédéric Jarry, responsable des statistiques à l'ANENA. « 29 sont décédées et 6 en ont réchappé. Parmi elles, 2 ont été localisées par un chien, l'une était en ski de rando au col d'Ornon (Isère) et l'autre évoluait en hors piste aux Arcs. » Ces chiffres ne traduisent en rien une quelconque inefficacité du chien - loin s’en faut - mais ils mettent en lumière les délais d’intervention. Entre l’instant où survient la déferlante, l’instant où est donnée l’alerte et enfin, l’instant où les secouristes sont acheminés sur place (le plus souvent en hélicoptère), trop de temps s’est généralement écoulé. Or, en matière d’avalanche, la moindre minute est précieuse. Un examen de la courbe de survie sous la neige nous apprend qu’une personne ensevelie a quasi 100% de chances d’être sauvée, si elle est retrouvée dans le ¼ d’heure. Cela, pour peu qu’elle n’ait pas été mortellement blessée pendant la coulée (5 à 6% des cas) et qu’elle reçoive les premiers soins, si nécessaire (bouche à bouche, massage cardiaque, …). Pour un ensevelissement de 15 à 45 minutes, les chances de survie passent de 93% à 25%. Enfin, au-delà de 45 minutes, ne survivent que les victimes pouvant respirer, soit parce qu’elles ont une poche d’air devant le visage, soit parce que la neige est suffisamment poreuse pour laisser passer de l’air.

Souvent « condamnées » à n’intervenir que trop tard, les équipes cynophiles affichent pourtant une motivation intacte lorsqu’elles sont appelées à la rescousse. La perspective de retrouver ne fût-ce qu’un seul individu vivant, au cours des dix années de carrière d’un chien, suffit à faire tourner le moteur de la passion. Qui plus est, l’intervention des troupes canines, même pour récupérer des personnes décédées, permet de terminer rapidement une opération de secours et donc, de ne pas engager des moyens trop importants ni de maintenir trop longtemps les sauveteurs dans des zones exposées. Car telle est aussi la mission de ces anges-gardiens poilus : veiller à la bonne santé de toute la chaîne du secours. Un bien noble mandat.
     
* Un nez qui voit
Un chien peut percevoir 500.000 odeurs contre 4.000 pour un homme normalement constitué. Grâce à son nez « qui voit », l’animal est capable de détecter des effluves jusqu’à un million de fois plus diluées que celles que notre tarin nous permet de distinguer – par exemple, il repère sans souci un gramme de sel dans 1.000 litres d’eau -. La truffe canine, petite merveille de la nature, recèle un véritable labyrinthe aux innombrables replis dans lesquelles se nichent entre 120 et 220 millions de cellules sensorielles (5 millions chez l’être humain). Mises à plat, toutes ces ramifications atteindraient une surface de 130 cm2 (3 cm2 chez l’homme) !

* Avalanche de Montroc : les pires conditions de travail
Lors des tragiques événements de Montroc, sur les hauteurs de Chamonix (12 morts le 9 février 1999), quatre maîtres-chiens et leurs compagnons ont très vite rejoint les lieux du drame, alors que toutes les autres équipes haut-savoyardes (une quinzaine) prenaient immédiatement la direction des lieux du drame pour ce qui allait être une nuit d'horreur. L'avalanche avait en effet tout éclaté sur son passage, réduisant en miettes 17 habitations et disséminant des milliers de bouts de bois, de tôles, de pierres sur des centaines de mètres. Un dramatique déballage qui n'a pas été pour faciliter la tâche des sauveteurs. « C’était très délicat de travailler dans ces conditions », se souvient Christophe André. « Nous avons dû évoluer dans d'énormes quantités de neige. Ce qui est très épuisant, non seulement pour le maître mais aussi pour le chien. Outre ces difficultés de déplacement, les bêtes étaient par ailleurs confrontées à une série d'odeurs émanant de tous les objets éparpillés. Résultat, ils « marquaient » pratiquement tous les deux mètres. Dès qu'ils repèraient une effluve humaine, ils se mettaient à aboyer et à gratter. Les pelleteurs étaient alors tenus d'intervenir. C'est comme cela que nous avons sorti une série de vêtements, d'oreillers, de matelas avant de tomber sur les premières victimes. Ce fut réellement une expérience éprouvante. »

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