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Rangez au placard
vos images d’Épinal faisant de l'imposant Saint-Bernard l’archétype
du sauveteur canin. Certes ce mastodonte a souvent donné un coup
de pouce - … et de gnôle - à des randonneurs égarés.
Mais les chances de le voir crapahuter sur une avalanche sont quasi nulles,
sa corpulence étant considérée comme un handicap pour
cette mission d’urgence qui requiert une mobilité optimale.
- « Il n’y a pas de sélection par la race proprement
dite », reconnaît Bernadette Chavasse, chargée de formation
à l’ANENA (l’Association Nationale pour l’Etude
de la Neige et des Avalanches), « mais nous avons des critères
éliminatoires comme l'âge (les candidats ont entre 12 mois
et quatre ans), le gabarit ou encore la longueur des poils - trop longs,
ils peuvent être gênants pour évoluer dans la neige.
Ces derniers temps, les boarder-collies arrivent en force mais les bergers
allemands restent les plus prisés. Les labradors sont aujourd'hui
en perte de vitesse. Quant au reste des troupes, il comprend des malinois,
des golden-retrievers ainsi que quelques autres individus (bouvier bernois,
hovawart, flat-coated retriever, etc.) » Pas
de chiennes !
Si les données raciales n’entrent pas en ligne de compte, une
autre sélection - par le sexe - s’opère bel et bien.
Depuis novembre ’98, les femelles ont en effet été officiellement
écartées du staff canin alpin. Motif : elles risquaient de
semer une belle pagaille parmi la gent masculine - la chair est faible,
même chez les canidés … - Hormis cette petite «
déficience » instinctive, tous les mâles diplômés
affichent moult qualités. Ils se distinguent par leur sociabilité
– nécessité de pouvoir collaborer en toute quiétude
avec d’autres collègues sans risque de bagarre- leur obéissance,
leur rapidité de déplacement, la stabilité de leur
caractère et surtout, la qualité de leur flair. Tous ces chercheurs
ont une truffe qui vaut de l’or (voir note *),
à condition de pouvoir la maîtriser et d’en tirer la
quintessence. Pour comprendre comment fonctionne l’odorat du meilleur
ami de l’homme, il faut s’imaginer que chaque odeur est, pour
lui, comme un fil de laine d’une couleur différente. Il peut
ainsi sans problème faire le distinguo entre les effluves qui se
trouvent à la surface de la neige (celles des sondeurs et des secouristes
par exemple) et celles des éventuelles victimes, qui montent de la
coulée.
Quelle formation ?
Le « savoir-flair » est inculqué aux chiots dès
leur plus jeune âge. Première étape : la préformation,
qui se déroule au niveau de chaque département, au cours de
l’automne, donc hors neige. « Nous nous focalisons sur la socialisation
de l'animal », souligne Jean-François Fossati, éducateur
canin. « Nous contrôlons les acquis en matière d’obéissance
et d'attachement au maître. A l'issue d'une première volée
d'exercices répartis sur cinq demi-journées, le chien doit
être capable d'effectuer une recherche à l'insu sur une personne
inconnue dans n'importe quelles conditions. » Les « reçus
» ont alors le droit de suivre le stage officiel; lequel débouche
sur le « Brevet National de Maître-chien d’Avalanche »
(instauré par le décret du 4 janvier 1977). Son prix est d’environ
1.500 €. Une quinzaine d’équipes cynophiles – exception
faite des gendarmes et des CRS qui forment leurs tandems en interne- s’y
présentent en moyenne chaque année, prêtes à
se soumettre dix-sept jours durant à un programme intensif. «
A chaque étape correspond un objectif bien précis comme par
exemple des localisations de victimes à l'insu (NDLR : les personnes
sont ensevelies avant l’arrivée du chien sur le terrain) »,
détaille Bernadette Chavasse. « Chaque fin de semaine, nous
procédons à une évaluation afin de ne retenir que les
meilleurs éléments qui terminent alors leur instruction par
des journées opérationnelles au cours desquelles plusieurs
équipes travaillent en simultané. » Les
deux font la paire
Mais la formation du toutou n’est pas tout. Son maître doit,
lui aussi, se plier à certaines règles. Brevet de secouriste
en poche, il doit connaître la montagne et être à même
de la pratiquer dans n’importe quelles conditions, à la montée
comme à la descente, … sécurité oblige. Il doit
assumer son tour de garde durant la période hivernale et pouvoir
rejoindre rapidement les lieux d’intervention. Autant de raisons qui
font que la majorité des maîtres-chiens civils (80/90%) sont
des pisteurs, le reste comprenant des moniteurs de ski, des conducteurs
de remontées mécaniques, des gardiens de refuges et des pompiers.
Aujourd’hui, l’Hexagone compte quelque 130 équipes cynophiles
réparties dans tous les départements montagneux : une vingtaine
chez les CRS, autant dans les pelotons de gendarmerie et le solde pour la
sécurité civile.
Au cours de son long apprentissage, le maître-chien peaufine sa connaissance
canine. « On lui apprend à observer son animal », précise
Christophe André, président de l'Association des Maîtres-Chiens
d'Avalanche de la Haute Vallée de l'Arve . « Il doit comprendre
son comportement sur une avalanche de façon à pouvoir le conduire,
lui donner des informations, le diriger sur des zones préférentielles.
Si on n'arrive pas à lui donner des indices par la voix, le regard,
les gestes, il risque de faire n'importe quoi. » Une fois la paire
au diapason, reste à entretenir et à parachever cet acquis
au fil des ans. D'où les recyclages officiels obligatoires auxquels
l'équipe se soumet une fois par mois, d’octobre à mai,
sans oublier les exercices réguliers effectués à la
maison sous forme de récréation. Durant la belle saison, le
brave « pépère» a droit, lui aussi, à quelques
vacances mais il reste susceptible d’être appelé occasionnellement
à la suite de coulées estivales ou autres chutes de sérac.
En précisant qu’un chien d’avalanche (tout comme les
autres chiens de travail - décombres, sauvetage en mer,… -)
ne part jamais en opération sans son maître. C’est à
deux qu'ils décrochent leur diplôme, à deux qu'ils participent
aux divers entraînements et bien sûr à deux qu'ils vont
au turbin. Pas question d'exploser un couple uni pour le meilleur et pour
le pire. Le duo est cimenté par une complicité et une confiance
mutuelles et surtout, par ce véritable amour que voue le chien à
son maître. « C'est pour lui qu'il fait ce boulot, pour lui
rendre service, lui faire plaisir et aussi se faire plaisir, comme dans
un jeu », souligne le maître de Rasta, premier hovawart (une
race originaire d’Allemagne) breveté en France. Souvent
trop tard
Parler de journée type est totalement inopportun dans la mesure où
le staff cynophile peut très bien se croiser « les pattes »
des semaines entières et ensuite enchaîner mission sur mission.
Que ce soit à l’occasion de coulées accidentelles, provoquées
par des pratiquants ou d’avalanches exceptionnelles, comme celle de
Montroc (voir note *). L’enjeu de ces
recherches est toujours capital : sauver des vies humaines. - « La
saison dernière (1er octobre 2001 - 30 septembre 2002), nous avons
recensé 39 accidents avalancheux avec à la clé, 35
personnes ensevelies », précise Frédéric Jarry,
responsable des statistiques à l'ANENA. « 29 sont décédées
et 6 en ont réchappé. Parmi elles, 2 ont été
localisées par un chien, l'une était en ski de rando au col
d'Ornon (Isère) et l'autre évoluait en hors piste aux Arcs.
» Ces chiffres ne traduisent en rien une quelconque inefficacité
du chien - loin s’en faut - mais ils mettent en lumière les
délais d’intervention. Entre l’instant où survient
la déferlante, l’instant où est donnée l’alerte
et enfin, l’instant où les secouristes sont acheminés
sur place (le plus souvent en hélicoptère), trop de temps
s’est généralement écoulé. Or, en matière
d’avalanche, la moindre minute est précieuse. Un examen de
la courbe de survie sous la neige nous apprend qu’une personne ensevelie
a quasi 100% de chances d’être sauvée, si elle est retrouvée
dans le ¼ d’heure. Cela, pour peu qu’elle n’ait
pas été mortellement blessée pendant la coulée
(5 à 6% des cas) et qu’elle reçoive les premiers soins,
si nécessaire (bouche à bouche, massage cardiaque, …).
Pour un ensevelissement de 15 à 45 minutes, les chances de survie
passent de 93% à 25%. Enfin, au-delà de 45 minutes, ne survivent
que les victimes pouvant respirer, soit parce qu’elles ont une poche
d’air devant le visage, soit parce que la neige est suffisamment poreuse
pour laisser passer de l’air.
Souvent « condamnées » à n’intervenir que
trop tard, les équipes cynophiles affichent pourtant une motivation
intacte lorsqu’elles sont appelées à la rescousse. La
perspective de retrouver ne fût-ce qu’un seul individu vivant,
au cours des dix années de carrière d’un chien, suffit
à faire tourner le moteur de la passion. Qui plus est, l’intervention
des troupes canines, même pour récupérer des personnes
décédées, permet de terminer rapidement une opération
de secours et donc, de ne pas engager des moyens trop importants ni de maintenir
trop longtemps les sauveteurs dans des zones exposées. Car telle
est aussi la mission de ces anges-gardiens poilus : veiller à la
bonne santé de toute la chaîne du secours. Un bien noble mandat. |